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lundi 14 novembre 2016

Le photographe #6 : Réfugiés

Le camp de réfugiés d'[...]. Six mille personnes sur un terrain prévu pour deux à trois mille. Un patchwork de préfabriqués, de tentes et de sentiers de poussière brune, ceint d'une clôture barbelée. L'emplacement était autrefois celui d'un camp militaire, démoli à la chute du rideau de fer dans les années 1990. Proche de la frontière, desservi par une série d'anciennes routes de surveillance, entouré de champs, il présentait l'intérêt d'être à la fois accessible et discret.

Le chauffeur trouva une place à l'ombre d'un bouquet d'arbres, je descendis et m'approchai du baraquement temporaire où poireautaient cinq ou six soldats. La carte de presse les rassura, ils me laissèrent passer à condition de rester à une distance raisonnable du grillage. Puis ils me jetèrent à peine un regard, peu gênés par ma présence. Au contraire : prenez des photos, parlez d'eux, faites en sorte que ça bouge.

Je les comprenais : la Grèce, parent mythique mais parent pauvre de l'Europe, recevait en plein visage les vagues de réfugiés [...], pendant que les grandes puissances de l'Ouest du continent contemplaient le bout de leurs chaussures. Des centaines, puis des milliers de familles, miséreux ou citoyens aisés dépouillés par la guerre, par les bombes d'Assad et les massacres de l’État islamique. Une guerre voulue par les grands de ce monde, à des milliers de kilomètres des préoccupations de l’État hellénique déjà gravement paupérisé, dont il devait aujourd'hui essuyer les assauts collatéraux.

J'étais maintenant à quelques pas de la clôture haute de trois mètres. L'ensemble pouvait évoquer un chantier de construction à l'arrêt, avec ses baraquements, ses chemins ne menant nulle part et ses ouvriers désœuvrés, assis n'importe où.

[...] Et le silence.

L'immobilité totale. La sensation d'attente. Une attente au-delà du cours normal du temps. Plutôt une sorte d'hypnose collective, dans laquelle l'écoulement des choses, des événements, le mouvement naturel des hommes s'était interrompu. L'impression qu'en contemplant ces visages – que je photographiais à tour de rôle, en saluant d'un signe de tête ici, d'un salam aleikum là-bas – j'allais m'engluer dans une toile épaisse de vacuité.

Seuls étrangers à cette fixité presque complète, les bébés, qui hurlaient. Appels primaux déchirants. Petits cris terribles, de faim, de peur, de soif, d'inconfort, qui résonnaient dans le vide comme la sonnerie d'un téléphone oublié au fond des bureaux d'une administration publique.

Mais les sons, aussi intenses fussent-ils, ne pouvaient pas être captés par mon appareil. Aussi je tentai de saisir cette sensation d'une masse épuisée et d'individus lâchés hors du temps. Les visages vides et figés, vivants seulement par la respiration et le clignement des paupières. Sur ces visages, mettre en valeur et en lumière, dans quelques mégabits de données, les indices d'un caractère et d'une vie passée. Une vie passée qui avait été balayée en quelques semaines, sans que ces malheureux aient le temps de réaliser ce qui leur était arrivé.

Camp de réfugiés du Darfour, au Tchad

lundi 24 octobre 2016

"Le photographe" #4 : Shooting

- Stop !

Tels de vrais acteurs de théâtre en pleine répétition, les membres de l'équipe de tournage – comédiens honteux, techniciens las et arrogants – s'étaient figés dans leur élan, puis détendus, avant d'arpenter la scène couverte de moquette pailletée, devant l'immense écran bleu arborant le logo à la flèche argentée.

La brune longiligne au faux air d'artiste que tout le monde appelait Adeline avait d'abord gratifié l'assemblée d'un sourire circulaire, sourire qui s'était ensuite crispé, avant qu'elle envoie, tranchante comme une serpe :

- Comment vous le dire clairement ?... C'est nul ! On reprend, on oublie. On reprend tout !

Maxime, le géant blond aux regard embrumé qui se chargeait de la deuxième caméra, me fit une grimace : quelle bande de clowns. Je lui rendis son sourire, secouai la tête et continuai à arpenter la scène de la salle de conférences, en mitraillant ici et là. Après tout, j'étais juste photographe, la qualité de la mise en scène ne changeait rien à mon boulot. La plupart des membres de l'équipe transpirait pour tourner avec succès un film promotionnel à usage interne.

On attendait de moi que je saisisse sur le vif le « naturel » des employés modèles du groupe qui nous embauchait. En réalité, ces jeunes gens et jeunes femmes à la beauté juste-ce-qu'il-faut-imparfaite étaient des intérimaires, qui n'avaient jamais travaillé de leur vie dans l’ingénierie automobile. Mais personne ne s'en plaindrait ; avec un peu de chance, le moral de l'entreprise en sortirait renforcé.

C'étaient des remplaçants, des ersatz plus réalistes que nature, qui assuraient ainsi leur ordinaire en attendant des jours meilleurs. Comme moi, en somme. [...]


vendredi 21 octobre 2016

"Le photographe" #3 : Questions

La femme avait les yeux cernés mais d'un très joli bleu. Blonde, vêtue d'un polo blanc, elle parlait sans arrêt tout en feuilletant des documents. Elle me souriait beaucoup, néanmoins je la soupçonnais de cacher sous cette bonne humeur un ennui manifeste, ainsi qu'autre chose que je ne pouvais pas identifier.

- Vous savez, nous voulons surtout pouvoir prouver à votre maman que votre frère est en sécurité. Visiblement elle est très inquiète et c'est aussi notre boulot, de rassurer les mères des jeunes gens... Mais nous sommes sûrs qu'il va bien.

Nouveau sourire.

- Le plus simple serait qu'on lui parle. Où est-il joignable ? Avez-vous un numéro, une adresse ? Des noms d'amis qu'il voit souvent ?

Froissement de papiers.

- Une association, je veux dire, peut-être un club sportif ou... autre chose ?
- Il ne faisait pas de sport. Je veux dire, il ne fait pas de sport.
- Et qu'est-ce qu'il fait ? avait-elle répliqué du tac au tac, sans cesser de sourire.
- Il est..., commençai-je, sentant ma voix trembler, bizarrement, alors que je ne ressentais rien de spécial.


jeudi 20 octobre 2016

"Le photographe" #2 : Amir

Récapitulons :
Juillet 2008
- Début de l'été.
- J'ai mon bac !
- Ma chienne vient d'avoir une portée.
Mais :
- Mon frère a disparu.
- Ma mère commence à devenir folle. [...]

Dans la chambre de mes parents, le kitsch oriental est démultiplié, grâce à l'abondance de bibelots et à la prégnance des parfums de ma mère qui, ici, imprègnent à peu près tout objet existant. Pour peu que les rideaux de velours soient tirés, j'ai la sensation de friser le paranormal. Je respire peut-être même plus difficilement, mais ce doit être mon imagination.

- C'est toi mon chéri ?
- Salut maman.

Couchée sous les couvertures et le dessus de lit ouvragé, ma mère a l'air d'avoir soixante-dix ans au lieu de quarante-cinq. Même son visage a l'air de s'être ridé. Quant à ses yeux, je ne les vois pas, il fait trop sombre.

- Qu'est-ce que tu fais ? Il est onze heures du matin. Maryam n'est même pas allée au basket.
- Donne-moi la photo, là...

Elle ne m'écoute même pas. Elle semble partie loin. Je ne sais pas ce qu'elle éprouve : tristesse ? Désespoir ? Rêverie ? Son visage et sa voix ont l'air indifférents.

Je lui tends un énième cadre doré où cinq jeunes hommes se tiennent sur un sentier à flanc de colline, souriant au photographe. Ils sont beaux, tous bruns, en jeans, le pull posé sur les épaules comme d'authentiques Versaillais des beaux quartiers de Bagdad, avec des bâtons de marche et des sacs à dos. Je sais que mon frère est dessus, tout à gauche, le plus jeune du groupe à seize ans à peine.

- Je m'inquiète pour Amir, tu sais, commence-t-elle simplement, d'une voix digne.

Puis sa phrase s'étrangle dans ce qui est peut-être une toux, peut-être un sanglot.

- C'étaient les meilleurs amis de la ville. Ils seraient devenus ingénieurs, fonctionnaires dans un ministère à Bagdad, peut-être même ministres.
- Ce sont des copains d'Amir, sur la photo ?
- Oui, eh oui... De très bons copains. Leurs pères étaient des cadres du parti. Ton papa était lui aussi ami avec eux. Ils se voyaient tous les week-ends. Mais un jour, Amir est passé au café pour chercher ses amis, et là... Il y avait la police et des camionnettes. En le voyant, le cafetier est sorti comme un diable et a foncé vers lui en le bousculant, comme si c'était un vaurien, et lui a chuchoté discrètement « rentre chez toi, rentre chez toi ».
- Ils ont été arrêtés ?
- Ils ont été emmenés. Et après, ils ont disparu. [...]



mercredi 19 octobre 2016

"Le photographe" - #1 : En Terminale

- Arrête, Hamid, j'arrive pas à lire !

Il y a dans la chevelure de Sonia une forme de drogue. Une fragrance puissante à laquelle je suis fortement réceptif. Une bouffée me fait soupirer et détend tout mon corps. J'y enfonce mon visage. Elle penche la tête dans la direction opposée, puis me repousse carrément, tout en cliquant bruyamment, ce qui ne sert à rien.

- Mais pousse-toi, bon sang...

Ses mèches sont en bataille et commencent à sentir fort, après deux jours passés à des squats dans le parc, des squats et des feux de camp dans les bois et des sessions « films pourris des années 80 » chez les parents de Luc. Cependant l'arôme de sa tignasse brune garde son effet anxiolytique. Lorsque je suis chez moi, je me rattrape en sniffant la fourrure d'Electre, mon setter anglais. Mais c'est le genre de comparaison qui la vexera et que j'évite d'effectuer. [...]

Je contemple le plafond. L'air tiède entre en une brise de quelques secondes ; gazon coupé, effluves d'un barbecue lointain. Au-dessus de la porte de la chambre, il y a un cadre noir et doré calligraphié portant le nom d'Allah en arabe, un Christ crucifié en métal doré et une peinture haute en couleurs de Ganesh. Sonia est une fille ouverte. Parfois colérique, mais ouverte.

Depuis plusieurs minutes, elle ne fait plus de bruit.

Je tourne le visage vers elle. Elle fait faire demi-tour à son fauteuil de bureau et se lève, assez solennelle. Elle a un demi-sourire et une expression mystérieuse. Puis elle se penche à mon oreille et me chuchote :

- Tu sais... Comment dire ?... Nous avons... le bac, mon chéri.

Avant d'ouvrir la porte, d'aller sur le palier et de hurler la même nouvelle d'une voix suraiguë d'adolescente. Dévalant les escaliers en chaussettes, elle fonce voir sa mère sans arrêter de crier.

Nous sommes le 4 juillet 2008 et j'ai mon bac.


mercredi 30 mars 2016

Où l'on s'ancre d'un pied ferme dans le XXIe siècle

*AMIS LECTEURS*, mon roman Au-delà des nuages est désormais disponible sur les liseuses Kindle, sur cette page-ci.

Faites passer le message ! Et bonne lecture. :)

A. Zwiller, La liseuse, 1939


jeudi 28 août 2014

Le récit du chaman - Au-delà des nuages, extraits #7

Résumé des épisodes précédents ;-) : les chercheurs français, arrivés à San Lucas, ont fait la connaissance de Juan, le chaman et chef du village. Gabriel croit sentir un contact psychique s'établir entre l'Indien et lui. Mathilde fait un cauchemar épouvantable - est-ce l'ambiance particulière de ce village qui agit sur les nouveaux arrivants ?

"Une semaine plus tard, les recherches du professeur Chéron avaient beaucoup avancé.


Installés devant la maison de Juan qui dominait le village et les vallées environnantes, l'ethnologue et le traducteur discutaient avec le chaman merima. Le dialogue était décontracté, comme avec un vieil ami. Un enregistreur numérique était posé sur la table. Christian Chéron posait une question ou formulait une remarque que Gabriel traduisait. Juan répondait posément. Parfois Sebastián venait en renfort, apportant des compléments à l'espagnol limité de son chef. La matinée s'écoulait ainsi. Vers onze heures, Anna, son épouse, leur apportait une assiette de galettes de maïs et un jus de fruit. Juan devait alors partir vaquer à ses occupations. Parfois les deux vieux hommes se retrouvaient à nouveau au coucher du soleil et devisaient un peu, sur un mode plus détendu et amical.


Sebastián était souvent disponible pour répondre à des questions supplémentaires. Il quittait le village dans la soirée pour aller rejoindre des amis. Juan parlait de lui avec fierté, comme d'un fils.


- C'est un vrai merima, et un vrai homme de la ville. Il respecte les coutumes et s'est lancé dans de grands projets. Il va devenir une célébrité chez les Vénézuéliens tout en aidant son peuple ! Il réconcilie les deux mondes. C'est un bon garçon.


Javier, l'archéologue et anthropologue vénézuélien de l'équipe, restait lui presque invisible. Il partait tôt le matin dans l'un des 4X4, avec des outils de mesure dernier cri. Mathilde partait avec son propre matériel, dans un véhicule séparé ; ils semblaient ne jamais parler. Généralement, elle rentrait au coucher du soleil. Le Vénézuélien revenait tard dans la nuit, sentant le rhum.


Les paroles de Juan transportaient les deux Français dans un monde de magie et d'esprits. Mais celui-ci était étroitement lié au monde terrestre.


Il leur racontait des quantités d'anecdotes, de son époque ou de celle de ses ancêtres, sur les missions du chaman dans la vie du village. Ses visites chez des villageois malades, lorsqu'il jouait le rôle du guérisseur. Ses discussions avec des hommes inquiets, dont la terre ne donnait plus, dont les volailles étaient malades ou dont la femme avait perdu le moral et l'énergie.



C'étaient aussi les assemblées où il rendait la justice et celles où il mettait en garde ses concitoyens contre des dangers à venir : la tempête, la maladie, les chercheurs d'or misérables et hagards au coup de fusil facile. En effet, le monde extérieur, celui des « étrangers », des hommes « de la ville », était partout autour d'eux.


Parfois, ces réunions devenaient de complexes débats philosophiques, où il devait arbitrer entre le recours aux outils de la modernité et la sauvegarde des traditions. Ainsi, ils étaient familiers de l'argent liquide, mais n'étaient jamais allés en ville ouvrir un compte en banque. Mais récemment, ils avaient dû s'y résoudre : un jeune paysan du village avait été dépossédé par une entreprise d'élevage bovin, dont il utilisait des friches depuis des années sans savoir qu'elles appartenaient à celle-ci. Les villageois avaient formé une association pour défendre les droits de l'homme et lever les fonds nécessaires au rachat du lopin de terre.


Juan décrivait les rites sacrés qu'il administrait en collectivité et ceux, étranges et occultes, qu'il devait accomplir dans l'isolement de son refuge, une petite cabane située en retrait du village. Dans ces moments, il rencontrait les esprits. Des face-à-face terrifiants, solitaires, mais indispensables. De ces moments-là, il parlait aux deux Français à voix basse. [...]"

vendredi 22 août 2014

Un nouveau projet d'écriture à partager avec vous... #1

2 mai 2047

(Voici les premières pages d'un nouveau projet d'écriture... Nouvelle, roman, je n'ai pas encore déterminé son format. Nous sommes dans de l'anticipation et du fantastique - je vous laisse découvrir sous quelle forme.
Votre aide me sera précieuse : n'hésitez pas à me faire part, dans vos commentaires, de vos questions sur des points à éclaircir ou, plus amusant, de vos suggestions sur la suite à donner à cela !)



Le béton brut gardait toujours sa teinte terne et sale. Mais en fin d'après-midi il rayonnait de chaleur. C'était pénible. La seule solution qu'il avait trouvée était de se laisser somnoler et de garder la tête à l'ombre de la haie.

Des langues d'air sec et étouffant roulaient vers lui comme s'il se trouvait devant un four entrouvert. De l'autre côté du terrain de basket, l'air tremblotait, troublant légèrement sa vision des immeubles plantés sous un ciel d'un bleu accablant.

A côté de lui, Cheick était absorbé dans la manipulation de son téléphone. Il se demandait ce qui lui prenait tant de temps et pourquoi il adoptait cet air froid et ennuyé. Cette année, à chaque fois qu'ils sortaient ensemble son frère changeait d'attitude. Il lui répondait par grognements ou pas du tout. Sa façon de s'adresser aux autres, en particulier aux grandes personnes dans les magasins, le surprenait parfois. A la boulangerie du petit centre commercial, la même depuis toujours, il ne disait plus bonjour à madame Tazi ou le laissait même y entrer tout seul.

Pour l'heure, Ismaël pensait surtout au téléphone. Si son grand frère le lâchait quelques instants et s'il arrivait à le lui demander – de la bonne façon, pas comme un bébé, sinon aucune chance – il pourrait reprendre sa partie et tenter d'atteindre le niveau 8. Le « niveau de la mort », comme ils l'appelaient, avec le boss zombie.

Avec Cheick il ne servait à rien de réclamer. Il se moquerait de lui et son téléphone dernier cri ne serait plus qu'un rêve pour le reste de la journée. Comme il ne paraissait toujours pas vouloir le poser, Ismaël décida d'aller travailler ses tirs. Il ramassa le ballon et tenta quelques lancers à une main. Mais au bout de trois, il dégoulinait de sueur. Il rejoignit son frère qui ne décollait pas ses yeux de l'écran, avec encore cette expression indifférente. Une fois à l'ombre, sa transpiration le rafraîchit quelques instants. Il se mit à penser avec délice à un jus de fruit frais. Mais cela voulait dire sa mère, ses trois sœurs et les bruits assourdissant de celles-ci. Il préférait encore rester ici. Pas trop tard, bien sûr, mais aussi tard que possible.

Une demi-heure plus tard, cinq voitures et un chien étaient passés, ainsi qu'un adolescent à vélo, au loin, qui était peut-être Amadou. Le soleil était descendu jusqu'à effleurer le toit du collège.


- Allez, on rentre, aboya simplement Cheick.

Ismaël ramassa le ballon et suivit son aîné, tentant discrètement d'imiter sa démarche. Ils croisèrent deux hommes d'une trentaine d'années, l'un en chemisette, l'autre en débardeur, leurs visages blancs rougis par la chaleur. Ils marchaient dans la direction opposée, vers le collège, le parc et la zone industrielle. Ils leur jetèrent un coup d'oeil puis les ignorèrent. Cheick baissa les yeux.

Cinq minutes plus tard, ils étaient à l'appartement. Une fois la porte fermée, son frère fit un grand sourire sincère à sa mère et l'embrassa, puis se laissa taquiner en riant par Hawa, sa grande sœur de vingt ans.

Ismaël n'y comprenait rien.









* * * * * * * * *


- Tu réalises qu'avec tes conneries on va rater l'heure de l'apéro ?


Guillaume se contenta de rigoler et de regarder le sol qui défilait sous leurs pas. C'était une vieille plaisanterie entre eux. De toute façon il avait trop chaud pour discuter. Par moments, la sensation de l'air brûlant l'étourdissait. Ils avaient marché plus d'une heure à bonne allure et la transpiration avait coulé puis séché plusieurs fois sur son visage et dans son dos. Il sentait le sel sur ses lèvres et rêva un instant d'une bière glacée.
 

- Non, tout de même... tu réalises qu'on se connaît depuis quinze ans et qu'on n'a pas loupé une seule fois l'heure de l'apéro ? reprit Cédric.

Guillaume rentra finalement dans son jeu.


- C'est quelle heure, d'ailleurs, l'heure de l'apéro ? Parce que depuis tout le temps qu'on en fait, j'ai jamais su quelle était l'heure exacte...
- Ne change pas de sujet. Ce qui est grave, c'est qu'à cause de ton histoire de carte, on risque de briser une tradition immémoriale, et là mon gars, je te jure qu'avec la bande on va t'en vouloir !


Il rit à nouveau mais ne répondit rien.


- Eh oui... monsieur veut continuer à aller en soirée alors qu'il a trente-cinq ans bien tassés, monsieur va chez des amis, monsieur picole, monsieur perd sa carte à puce et on est obligés, un, de rentrer en taxi, deux, d'héberger monsieur chez nous pour la nuit, trois, de se taper une marche sous le cagnard pour récupérer sa bagnole dans un parking fermé. Chapeau, monsieur Guillaume, chapeau !
- Ha ! Parce que tu n'as pas picolé, toi, sans doute ?
 - Je suis plus jeune !
- Oui, de combien déjà ? Six mois ?
- Six mois qui font toute la différence. Beaucoup d'études ont montré ça, à trente-cinq ans, une quantité non négligeable de synapses se détruisent spontanément. Autrement dit, tu gâtouilles prématurément, mon vieux.
- N'importe quoi...
 

Après avoir tourné derrière le collège et longé un parc verdoyant mais désert, ils avaient finalement atteint un petit square ou se dressaient trois immeubles bas. Les lieux paraissaient plus calmes qu'hier. Plus de musique, plus de voix, davantage de volets fermés. Par une fenêtre passait le murmure d'une télévision. Les deux hommes se placèrent devant le sas du n°3, bien en vue de l'oeil noir de la caméra. « Michelon, Julie, 2e étage » articula soigneusement Cédric. Un doux crépitement électronique lui répondit. L'ordinateur domotique de l'immeuble interrogeait celui de l'appartement concerné.

- Michelon Julie est absente. Nous espérons vous revoir prochainement. Bonne journée.
- Alors ça c'est la meilleure...
- Réessaie.
- …
- Michelon Julie est absente. Nous espérons vous revoir prochainement. Bonne journée.

Un silence.

- Là, ça me fait moins rire, d'un seul coup.
- Essaie les voisins.
- Quels voisins ? Tu connais leur nom ?
- Pfff... Non. Et on ne tente pas de noms au hasard, parce que si c'est pour déclencher les flashbangs, merci. Je te jure, la galère. Pourtant elle m'a dit qu'elle serait chez elle toute la journée, cette conne ! Bon, viens, on va voir s'il y a une autre entrée pour le parking.
- Vas-y, toi. Moi je vais voir s'il y a un gardien ou un voisin qui répond.

Guillaume longea l'immeuble, pour ne trouver que deux portes métalliques de secours, aveugles et sans poignées.

- Il n'y a pas d'autre entrée.
- Sans blague ?
- Bah non, je t'assure.
- Ah, merci monsieur le blaireau. Il n'y a pas d'autre entrée. Tu t'es cru dans les années 2000 ou quoi ? Bien sûr qu'il n'y a pas d'autre entrée. On aura aussi vite fait de tenter de braquer une banque que d'entrer là-dedans. Appelle Julie, après tout, elle est peut-être sortie cinq minutes.
- Je viens d'essayer aussi. Pas de réponse. Et je ne vais pas tenter trop d'appels, je n'ai plus beaucoup de batterie.

Ils s'observèrent quelques secondes. A l'ombre de l'immeuble, le visage de Cédric lui parut plus fatigué que tout à l'heure. Ses yeux lui semblaient aussi plus blancs. Il y avait quelque chose dans son regard qu'il n'arrivait pas à caractériser. Peut-être une colère retenue ou... autre chose.


- Il faut qu'on prenne une décision, là. Je te signale qu'il reste moins d'une heure avant la nuit.
- Ne t'en fais pas pour ça. Au pire, j'ai mon kinédec.
- Bon. Très bien. Tu gardes tout le temps un œil dessus. A part Julie, tu connais quelqu'un dans le coin ?... Moi non plus. Le plus près, c'est chez moi.
- Oh non... Ca veut dire tout se taper en sens inverse !
- Bah oui, mais t'en fais pas trop, déjà avec le coucher du soleil ce sera moins dur.

La perspective d'une nouvelle marche l'épuisait d'avance, mais il était résolu. Il n'y avait pas d'autre choix. Il reviendrait récupérer sa voiture demain. Cette fois, sans Cédric, car il craignait qu'après une nouvelle marche inutile son vieux camarade l'étripe. Celui-ci avait accepté de l'accompagner car il se sentait en partie responsable de son état d'alcoolémie et donc de son accident de la veille. Mais à pied, car il ne possédait plus de véhicule depuis longtemps.

Après une dernière tentative au sas d'entrée, ils firent demi-tour. La marche leur parut effectivement plus facile, car le soleil était désormais masqué par les constructions et la brise s'était levée. Lorsqu'ils atteignirent le terrain de basket, quelqu'un le quittait, faisant le tour de la haie et disparaissant silencieusement. Guillaume pensa à l'un des garçons qu'ils avaient croisés en arrivant, même s'il était tard pour que ce soit eux. Mais pas d'alarme retentissant depuis sa poche, donc pas d'inquiétude.

Un bip discret le fit fouiller dans son blouson. Peut-être était-ce enfin un message de Julie. « Batterie déchargée » lui indiqua l'écran de l'appareil.

- Plus de batterie.
- Hmm ?
- J'ai plus de batterie.
- Ah.

Ils arrivaient au croisement de l'avenue et de l'entrée d'un lotissement lorsque Cédric pensa à quelque chose.
- Ton kinédec, au fait, c'est quel modèle ? Indépendant ou combiné ?
- Non, j'ai pris le combiné. Je préfère avoir tout sur le même appareil. T'as vu, déjà que je perds mes clés, alors comme ça j'ai juste à surveiller mon...

Cédric fit les yeux ronds.
- Non. T'es pas sérieux ? Finis ta phrase. Surveiller ton quoi ?
Guillaume avala sa salive.
- … mon téléphone.

Il le ressortit prestement, pressa un bouton et examina l'écran. Là où s'affichait ordinairement un maillage circulaire, au centre duquel auraient dû se trouver deux points clignotants, montrant que le kinédec, détecteur kinétique et thermique, avait enregistré la présence de Guillaume, Cédric et personne d'autre, ne figurait qu'un écran noir, et la mention « service indisponible ».

Pendant quelques secondes, il eut la tête vide. Puis il dit simplement :

- On est dans la merde.

Son ton était plus que mal assuré. C'était un filet de voix, presque celle d'un petit garçon qui avait prononcé ces mots.

La tête leur tourna légèrement. Autour d'eux, l'espace paraissait s'être métamorphosé. Il semblait plus ouvert – trop ouvert. Les deux amis étaient à pied, seuls et dehors.
Donc exposés.

Les signes de présence humaine, que l'on ignorait habituellement comme on ignorait les poussières qui flottaient dans notre champ de vision, brillaient désormais par leur inexistence. La brise rafraîchissait trop, maintenant. Guillaume sentit un frisson le parcourir. A côté d'eux, le long du trottoir, les platanes les toisaient comme de tristes sentinelles, mornes et inutiles.

Les distances donnaient l'air d'être nettement plus longues. Il évalua mentalement : environ deux cents mètres jusqu'au rond-point. Puis cent mètres en zigzags à travers la zone piétonne. Cinq cents mètres sur la dernière avenue puis sur le pont. Enfin, une bonne centaine de mètres dans la résidence, avant d'atteindre la maison de Cédric.

C'était long. Cela semblait terriblement long. Sa tête était vide et sa bouche sèche. Mais c'était parfaitement faisable. Il suffisait de marcher. Après tout, les rues étaient désertes et il y avait déjà marché des centaines de fois.

Cinquante mètres. Cent mètres. Le rond-point. Aucune voiture, évidemment. Ils le franchirent en coupant à travers. Ils couraient, maintenant.

Ils les rencontrèrent au milieu de la zone piétonne.

Des veilleurs. Tout un groupe. Sans doute tapis dans l'obscurité des boutiques abandonnées, parmi le verre brisé, les cartons humides et les gravats. Ils jaillirent à travers les ouvertures, rapides comme des serpents à l'attaque, silencieux, hormis les petits grognements et marmonnements qui les caractérisaient.

La conscience de Guillaume se segmenta, devenant une série de flashs :

Ses joues où il enfonce les ongles devant ce qu'il voit apparaître, sa propre respiration devenue haletante et assourdissante. Cédric qui détale en courant, ses chaussures qui claquent sur le ciment, ses jambes et ses bras battant comme des pistons. Cédric, encore, traîné sur le sol, le gris de son visage, le gris de plusieurs peaux agglomérées autour de lui. Guillaume lui-même, enfin, hurlant, tenant son ventre de ses deux mains, tentant de colmater l'ouverture, hurlant si fort et se demandant qui est cet homme qui hurle et quelle chose terrible est en train de lui arriver.

Puis plus rien.