jeudi 30 octobre 2014

La barrière

Ci-dessous, un texte que j'ai écrit en 2002 et que je viens de redécouvrir. A suivre...


Une barrière. Sur une route mauvaise, dans une vaste étendue baignée par le soleil. Cà et là, des cactus. Une barrière en bois, peinte en blanc avec des rayures rouges. Le prototype de la barrière, un symbole international. A côté, une cabane en bois. Devant la porte de la cabane, un homme patibulaire, mal rasé. Le garde-frontière. Probablement latino-américain, mexicain peut-être. Pas fondamentalement méchant, mais mal payé, donc effectuant son travail extraordinairement ennuyeux avec une perpétuelle aigreur.

En période de travail normale, le dénommé Sanchez voyait passer en moyenne un homme par semaine. Il pouvait alors installer dans l’entrée de sa cabane un fauteuil confortable. S'y installer avec précaution, pour ne laisser dépasser à l’extérieur que ses pieds nus. Et passer les heures les plus chaudes de la journée à écouter la radio. Les programmes de musique classique de Radio Libertad 3, qui émettait de huit heures à dix-huit heures, soit précisément les heures les plus chaudes. Il positionnait son siège de façon à garder les pieds à l’ombre du petit auvent, tout en recevant la voluptueuse caresse du vent chaud. Lorsque le soleil tournait, il devait se lever pour reculer son fauteuil. Il en profitait, car c’était alors l’heure du déjeuner, pour réchauffer un bol de potage épicé. Il l'accompagnait de pain blanc et d’une bière glacée.


Pour que le temps passe plus vite, il relisait souvent de vieilles BD des années 70. Son prédécesseur les avait laissées là. Il était mort de vieillesse à son poste. La guerre entre les deux petits pays remontait alors déjà à une dizaine d'années. Lors de l'armistice, les gouvernements avaient oublié, en redessinant les cartes, quelques kilomètres carrés de désert. La zone où Sanchez officiait actuellement. Cette petite poussière de territoire était donc entrée dans un oubli complet. Notre garde-frontière était le seul à l’ignorer, à l'exception du fonctionnaire ennuyé qui lui avait indiqué son affectation. Il l’ignorait toujours car il n’écoutait pas les informations.


Depuis quelques temps, l'existence organisée de Sanchez était bouleversée. Le dernier individu à avoir voulu passer n’était pas en possession d'un visa. Le gardien de l’intégrité territoriale, d’habitude peu regardant, avait été intrigué par cet individu, arrivé au volant d’une camionnette dont les baffles, poussées à fond, faisaient tressauter la faune et la flore du désert sur des rythmes de goa et de house frénétique. Le nouveau venu, le visage impassible, n’avait pourtant pas l’allure d’un touriste en quête de substances.


Mais ses papiers n’étaient pas en règle. Donc il ne passerait pas. Devant la dureté de la règle, l’étrange voyageur s’était fait une raison. Après une période de flottement, il avait ouvert l'arrière de son véhicule. Il en avait sorti une petite table, un tabouret pliant et un parasol. Puis il avait installé un ordinateur portable sur ce bureau de fortune. Depuis, il n’en bougeait presque plus. Ses mains couraient sur le clavier à longueur de journée. Sanchez était quelque peu soucieux de son apparence, de l'image qu'il donnait de son pays, face à cet étranger. Il avait même pensé se mettre en faction, debout, le visage martial. Mais le pire était ailleurs : il n'avait pas de consignes. Aucun ordre écrit indiquant comment traiter ce genre de cas.


Cela faisait désormais deux jours entiers que cela durait et le garde-frontière n’en pouvait plus.


* * *

De grosses gouttes de sueur coulaient sur un front rougi. Elles s’abattaient sur la table et le clavier de l’ordinateur. En dehors du cercle d’ombre formé par le parasol, le sol était d’une blancheur aveuglante. L'homme gardait les yeux fixés sur l’écran. Les icônes étaient en train de s’afficher, un à un. Le feulement intermittent de la machine était le seul son, hormis le vent.

Mais le vent n’était pas un son remarquable, ici. Le désert était le vent. Il s’apparentait au tic tac d’une pendule, que le voyageur finissait par ne plus entendre. Sauf lorsqu'il s'y égarait, seul et sans ressource. Le désert déployait alors l'immense toile de ses pièges.


Mais tous ces dangers, l'homme à l'ordinateur était loin de s'en soucier.


De longs instants s’écoulèrent.


Le poste de garde de Sanchez constituait un point de repère stable. Une enclave de civilisation et de bureaucratie soupçonneuse, dans un milieu inhumain. Le visiteur n’était pas autorisé à franchir la barrière, mais il s’en contentait.


La chaleur devait perturber le fonctionnement de sa machine. Il dut faire plusieurs essais. Elle finit par réussir un démarrage complet et il lança l’accès au réseau.


C’était une toile flexible, déformable à volonté. Ses nœuds étaient fixés sur des lieux terrestres, mais nous pouvions déplacer ceux-ci sans rien modifier au fonctionnement du système. En mettant en marche le téléphone cellulaire, il venait d’installer un nœud – celui qu'il s'était attribué – dans un espace que plus aucune carte géographique ne recensait.


Il vit s’afficher la page d’accueil colorée de son fournisseur d’accès. Celui-ci le saluait par son nom, lui souhaitait la bienvenue et lui proposait, au choix, de dialoguer avec des amis du monde entier, de jouer au flipper, de consulter les cotations boursières ou de commander un repas chez un traiteur asiatique. Le haut de l’écran était occupé par une publicité pour les couvertures chauffantes Vectra, « pour les seniors qui aiment être dorlotés ». Un sourire coquin s’étirait à côté du message. Il quitta la page et se dirigea vers le sous-réseau protégé qu'il recherchait.


* * *

C’était la fin d’après-midi. Depuis environ une heure, Herbert (c'était ainsi que l'étranger se faisait appeler, dans son pays) était rentré dans sa camionnette. Il devait y cuire comme un homard dans une marmite. Sanchez en avait profité pour rentrer se relaxer un peu. A cette heure, la lumière changeait, l’astre du jour baissait et éclairait le désert latéralement. Le sable, la cabane, les objets acquéraient un relief que le marteau-pilon du soleil de midi ne tolérait pas. L’intensité, aussi, était moins forte. L’œil pouvait se reposer.


Pour offrir à ses oreilles un peu de volupté, le brave homme alluma son poste, sans toucher au réglage de fréquence. Un quatuor à cordes entra dans la cabane avec douceur. Le garde-frontière ferma les yeux quelques instants.


Le son du concerto baissa, pour laisser place à un bref bulletin d’information. Sanchez releva la tête en maugréant, surpris. Il tritura le bouton, mais il était bien sur sa station habituelle. C’était étrange, il avait dû se passer quelque chose de grave. Il se redressa et rapprocha sa chaise de la table en bois où était posée la radio. Le journaliste, un homme à la voix chuintante et au débit sec de la capitale, n’évoqua pourtant rien d’incroyable. Le résultat des élections municipales dans un district voisin du sien. Les prouesses réalisées par une équipe de sauveteurs en mer, lors du naufrage d’un cargo. Du football. Sanchez se détendit, sentant venir la fin de cette interruption intempestive. Il referma les yeux paisiblement, accompagné dans sa rapide torpeur par la voix du présentateur : « … et nous apprenons à l’instant, senoras y senores, qu’un battement d’ailes de papillon a eu lieu dans les jardins d’un château situé dans l'Ouest de la France. Le papillon a disparu sans que l’on ait pu en savoir davantage à son sujet… »


* * *
 

Pendant que Sanchez s'abandonnait à la paresse, son invité surprise, depuis les fins fonds du désert, communiquait avec le monde. Herbert avait posté trois courts messages sur des forums de discussion. D'abord sur le newsgroup francophone « Cuisine périgourdine », sous le pseudo « Francis B.» : « Patou, j'ai tenté ta recette de confit aux prunes. Un désastre ! :-))) Il y a même eu un incendie dans ma cuisine ! Décidément je ne suis pas doué pour les saveurs du Sud-Ouest. Je pense que c'est la faute aux girolles. Il paraît que les éleveurs d'oies de Montaillac la Forestière donnent des cours de cuisine pas chers. Ca tombe bien, j'aurais eu du mal à débrouiller tout seul ! LOL + MDR. Merci pour tout. »

Puis sur un forum au thème voisin, « Cuisine normande », sous le pseudonyme « Dionysos » : « A tous les cyber-gourmands ! Le pique-nique commémoratif organisé sur Utah Beach le 6 juin dernier a été un vrai succès ! Nous avons parlé du bon temps, dégusté d'excellentes tartes et projeté de nous revoir. Si nos bons plans vous intéressent, contactez-moi par courriel. A bientôt ! »


Enfin, sur le forum singapourien anglophone « Asian Electro Addicts », il avait écrit sous le même surnom : « Salut à tous. La dernière livraison de Chumpak Silaponkorn, « Blue Lotus », est une pure merveille. Notre petit DJ thaïlandais survolté a frappé un grand coup en remplaçant le classique rythme de basses par un suite non circulaire de chants de baleines, retravaillée en infrasons. Finies les cadences répétitives de la fin du XXe siècle ! Vive le rythme fractal ! Long life to spiritual music... »


Cette suite apparemment décousue avait un sens. Dans le plus grand secret, Herbert venait de faire son travail. En refermant l'écran de sa machine, il se sentait nerveux. Il savait que, quelque part sur la planète, les mots qu'il venait d'écrire auraient des conséquences. Les deux premiers messages étaient cryptés. Sur des forums innocents et destinés au grand public, ses mystérieux amis pourraient s'informer avec précision de sa situation. Le premier était véridique et destiné aux bonnes personnes. Le second était un leurre. Le troisième était réellement innocent : Herbert adorait le DJ dont il parlait.



jeudi 23 octobre 2014

Le tumulus - Au-delà des nuages, extraits #8

Résumé des épisodes précédents : désormais bien installée et acceptée dans le village de San Lucas, l'équipe de chercheurs du professeur Chéron fouille depuis plusieurs jours le site d'un ancien tumulus des Indiens merimas. Les légendes inquiétantes dont le chaman Juan leur fait le récit passionnent l'anthropologue mais inquiètent Gabriel, son interprète.


Il y eut un moment de flottement. Sur un geste du chef, Sebastián ordonna aux ouvriers de s'arrêter. Ils se concertèrent à mi-voix puis le jeune merima lança à la cantonade :

- Stop ! C'est fini pour ce matin !

Christian Chéron attendait, figé mais attentif, tendu comme un chien de chasse. Sebastián redescendit pour lui parler. Gabriel devait donc les rejoindre. Il se leva avec peine, s'ébroua et descendit, manquant de trébucher dans la terre fraîchement retournée.


- Profesor, ya está. Nous avons trouvé l'entrée !


[…] Les hommes étaient rassemblés au bord du tumulus. Enfoui par des siècles de mouvements de terrain et de sédimentation, recouvert d'un maigre gazon, celui-ci ne dépassait guère la hauteur de leurs genoux. Mais on le devinait par le renflement qu'il formait et par sa surface presque parfaitement circulaire.


Un vent léger apportait un riche mélange de senteurs végétales. Mais au loin, la silhouette énorme et menaçante du tepuy s'imposait à la vue, écrasant toute une partie de l'horizon. [...]


Javier portait un appareil photo reflex dernier cri. Christian Chéron tenait l'enregistreur numérique à la main. Il le mit en marche.

"Fouilles du tumulus merima de San Lucas. Le 7 juin 2010 à midi."
 

"La partie émergée de la construction constitue une éminence circulaire arrondie. Il s'agit du toit du tumulus, qui est probablement constitué d'une... […]

Les indications qui nous ont été fournies localement nous ont permis d'atteindre directement une ancienne entrée du tumulus, elle-même obturée par des briques de forme et de dimensions différentes. Cette ouverture est un rectangle de soixante-dix centimètres sur quarante centimètres. Sa fonction ne nous apparaît pas de façon évidente. [...]

Pourquoi cette ouverture a-t-elle été initialement aménagée ? Et surtout, pourquoi a-t-on décidé par la suite de l'obturer ?"
 

L'air s'était radouci. Le vent avait recommencé à souffler et enflait par moments jusqu'à devenir presque froid. Ce rafraîchissement soudain faisait du bien à Gabriel. Les nuages s'étaient faits plus nombreux, en particulier autour du Kukenan dont ils encerclaient le sommet, lui donnant la forme d'un immense champignon gris sombre.

Christian Chéron interrogea Juan du regard. Celui-ci donna quelques instructions aux gardiens, qui allèrent chercher les quatre statues protectrices. Puis ils les plantèrent à nouveau dans la terre, cette fois au plus près des parois du tumulus. Chaque animal était tourné vers un des points cardinaux.
 

Le chaman fit au vieux chercheur un signe d'approbation.
 

Les gardiens prirent leurs marteaux et leurs burins et, avec délicatesse, brisèrent l'ouverture...

 

samedi 20 septembre 2014

Le Monde - Des chasseurs bochimans de Namibie sur les traces d'hommes préhistoriques français

Ici, un article du Monde relate une approche très originale adoptée par des archéologues français dans l'étude de traces de pas d'hommes préhistoriques : faire appel à des chasseurs de la tribu des Bochimans de Namibie, forcément experts en pistage d'animaux, pour analyser des traces vieilles de plusieurs millénaires, au coeur des Pyrénées.


Résultat : les observations des Bochimans ont démonté les interprétations habituelles des chercheurs hexagonaux.

jeudi 28 août 2014

Le récit du chaman - Au-delà des nuages, extraits #7

Résumé des épisodes précédents ;-) : les chercheurs français, arrivés à San Lucas, ont fait la connaissance de Juan, le chaman et chef du village. Gabriel croit sentir un contact psychique s'établir entre l'Indien et lui. Mathilde fait un cauchemar épouvantable - est-ce l'ambiance particulière de ce village qui agit sur les nouveaux arrivants ?

"Une semaine plus tard, les recherches du professeur Chéron avaient beaucoup avancé.


Installés devant la maison de Juan qui dominait le village et les vallées environnantes, l'ethnologue et le traducteur discutaient avec le chaman merima. Le dialogue était décontracté, comme avec un vieil ami. Un enregistreur numérique était posé sur la table. Christian Chéron posait une question ou formulait une remarque que Gabriel traduisait. Juan répondait posément. Parfois Sebastián venait en renfort, apportant des compléments à l'espagnol limité de son chef. La matinée s'écoulait ainsi. Vers onze heures, Anna, son épouse, leur apportait une assiette de galettes de maïs et un jus de fruit. Juan devait alors partir vaquer à ses occupations. Parfois les deux vieux hommes se retrouvaient à nouveau au coucher du soleil et devisaient un peu, sur un mode plus détendu et amical.


Sebastián était souvent disponible pour répondre à des questions supplémentaires. Il quittait le village dans la soirée pour aller rejoindre des amis. Juan parlait de lui avec fierté, comme d'un fils.


- C'est un vrai merima, et un vrai homme de la ville. Il respecte les coutumes et s'est lancé dans de grands projets. Il va devenir une célébrité chez les Vénézuéliens tout en aidant son peuple ! Il réconcilie les deux mondes. C'est un bon garçon.


Javier, l'archéologue et anthropologue vénézuélien de l'équipe, restait lui presque invisible. Il partait tôt le matin dans l'un des 4X4, avec des outils de mesure dernier cri. Mathilde partait avec son propre matériel, dans un véhicule séparé ; ils semblaient ne jamais parler. Généralement, elle rentrait au coucher du soleil. Le Vénézuélien revenait tard dans la nuit, sentant le rhum.


Les paroles de Juan transportaient les deux Français dans un monde de magie et d'esprits. Mais celui-ci était étroitement lié au monde terrestre.


Il leur racontait des quantités d'anecdotes, de son époque ou de celle de ses ancêtres, sur les missions du chaman dans la vie du village. Ses visites chez des villageois malades, lorsqu'il jouait le rôle du guérisseur. Ses discussions avec des hommes inquiets, dont la terre ne donnait plus, dont les volailles étaient malades ou dont la femme avait perdu le moral et l'énergie.



C'étaient aussi les assemblées où il rendait la justice et celles où il mettait en garde ses concitoyens contre des dangers à venir : la tempête, la maladie, les chercheurs d'or misérables et hagards au coup de fusil facile. En effet, le monde extérieur, celui des « étrangers », des hommes « de la ville », était partout autour d'eux.


Parfois, ces réunions devenaient de complexes débats philosophiques, où il devait arbitrer entre le recours aux outils de la modernité et la sauvegarde des traditions. Ainsi, ils étaient familiers de l'argent liquide, mais n'étaient jamais allés en ville ouvrir un compte en banque. Mais récemment, ils avaient dû s'y résoudre : un jeune paysan du village avait été dépossédé par une entreprise d'élevage bovin, dont il utilisait des friches depuis des années sans savoir qu'elles appartenaient à celle-ci. Les villageois avaient formé une association pour défendre les droits de l'homme et lever les fonds nécessaires au rachat du lopin de terre.


Juan décrivait les rites sacrés qu'il administrait en collectivité et ceux, étranges et occultes, qu'il devait accomplir dans l'isolement de son refuge, une petite cabane située en retrait du village. Dans ces moments, il rencontrait les esprits. Des face-à-face terrifiants, solitaires, mais indispensables. De ces moments-là, il parlait aux deux Français à voix basse. [...]"

vendredi 22 août 2014

Un nouveau projet d'écriture à partager avec vous... #1

2 mai 2047

(Voici les premières pages d'un nouveau projet d'écriture... Nouvelle, roman, je n'ai pas encore déterminé son format. Nous sommes dans de l'anticipation et du fantastique - je vous laisse découvrir sous quelle forme.
Votre aide me sera précieuse : n'hésitez pas à me faire part, dans vos commentaires, de vos questions sur des points à éclaircir ou, plus amusant, de vos suggestions sur la suite à donner à cela !)



Le béton brut gardait toujours sa teinte terne et sale. Mais en fin d'après-midi il rayonnait de chaleur. C'était pénible. La seule solution qu'il avait trouvée était de se laisser somnoler et de garder la tête à l'ombre de la haie.

Des langues d'air sec et étouffant roulaient vers lui comme s'il se trouvait devant un four entrouvert. De l'autre côté du terrain de basket, l'air tremblotait, troublant légèrement sa vision des immeubles plantés sous un ciel d'un bleu accablant.

A côté de lui, Cheick était absorbé dans la manipulation de son téléphone. Il se demandait ce qui lui prenait tant de temps et pourquoi il adoptait cet air froid et ennuyé. Cette année, à chaque fois qu'ils sortaient ensemble son frère changeait d'attitude. Il lui répondait par grognements ou pas du tout. Sa façon de s'adresser aux autres, en particulier aux grandes personnes dans les magasins, le surprenait parfois. A la boulangerie du petit centre commercial, la même depuis toujours, il ne disait plus bonjour à madame Tazi ou le laissait même y entrer tout seul.

Pour l'heure, Ismaël pensait surtout au téléphone. Si son grand frère le lâchait quelques instants et s'il arrivait à le lui demander – de la bonne façon, pas comme un bébé, sinon aucune chance – il pourrait reprendre sa partie et tenter d'atteindre le niveau 8. Le « niveau de la mort », comme ils l'appelaient, avec le boss zombie.

Avec Cheick il ne servait à rien de réclamer. Il se moquerait de lui et son téléphone dernier cri ne serait plus qu'un rêve pour le reste de la journée. Comme il ne paraissait toujours pas vouloir le poser, Ismaël décida d'aller travailler ses tirs. Il ramassa le ballon et tenta quelques lancers à une main. Mais au bout de trois, il dégoulinait de sueur. Il rejoignit son frère qui ne décollait pas ses yeux de l'écran, avec encore cette expression indifférente. Une fois à l'ombre, sa transpiration le rafraîchit quelques instants. Il se mit à penser avec délice à un jus de fruit frais. Mais cela voulait dire sa mère, ses trois sœurs et les bruits assourdissant de celles-ci. Il préférait encore rester ici. Pas trop tard, bien sûr, mais aussi tard que possible.

Une demi-heure plus tard, cinq voitures et un chien étaient passés, ainsi qu'un adolescent à vélo, au loin, qui était peut-être Amadou. Le soleil était descendu jusqu'à effleurer le toit du collège.


- Allez, on rentre, aboya simplement Cheick.

Ismaël ramassa le ballon et suivit son aîné, tentant discrètement d'imiter sa démarche. Ils croisèrent deux hommes d'une trentaine d'années, l'un en chemisette, l'autre en débardeur, leurs visages blancs rougis par la chaleur. Ils marchaient dans la direction opposée, vers le collège, le parc et la zone industrielle. Ils leur jetèrent un coup d'oeil puis les ignorèrent. Cheick baissa les yeux.

Cinq minutes plus tard, ils étaient à l'appartement. Une fois la porte fermée, son frère fit un grand sourire sincère à sa mère et l'embrassa, puis se laissa taquiner en riant par Hawa, sa grande sœur de vingt ans.

Ismaël n'y comprenait rien.









* * * * * * * * *


- Tu réalises qu'avec tes conneries on va rater l'heure de l'apéro ?


Guillaume se contenta de rigoler et de regarder le sol qui défilait sous leurs pas. C'était une vieille plaisanterie entre eux. De toute façon il avait trop chaud pour discuter. Par moments, la sensation de l'air brûlant l'étourdissait. Ils avaient marché plus d'une heure à bonne allure et la transpiration avait coulé puis séché plusieurs fois sur son visage et dans son dos. Il sentait le sel sur ses lèvres et rêva un instant d'une bière glacée.
 

- Non, tout de même... tu réalises qu'on se connaît depuis quinze ans et qu'on n'a pas loupé une seule fois l'heure de l'apéro ? reprit Cédric.

Guillaume rentra finalement dans son jeu.


- C'est quelle heure, d'ailleurs, l'heure de l'apéro ? Parce que depuis tout le temps qu'on en fait, j'ai jamais su quelle était l'heure exacte...
- Ne change pas de sujet. Ce qui est grave, c'est qu'à cause de ton histoire de carte, on risque de briser une tradition immémoriale, et là mon gars, je te jure qu'avec la bande on va t'en vouloir !


Il rit à nouveau mais ne répondit rien.


- Eh oui... monsieur veut continuer à aller en soirée alors qu'il a trente-cinq ans bien tassés, monsieur va chez des amis, monsieur picole, monsieur perd sa carte à puce et on est obligés, un, de rentrer en taxi, deux, d'héberger monsieur chez nous pour la nuit, trois, de se taper une marche sous le cagnard pour récupérer sa bagnole dans un parking fermé. Chapeau, monsieur Guillaume, chapeau !
- Ha ! Parce que tu n'as pas picolé, toi, sans doute ?
 - Je suis plus jeune !
- Oui, de combien déjà ? Six mois ?
- Six mois qui font toute la différence. Beaucoup d'études ont montré ça, à trente-cinq ans, une quantité non négligeable de synapses se détruisent spontanément. Autrement dit, tu gâtouilles prématurément, mon vieux.
- N'importe quoi...
 

Après avoir tourné derrière le collège et longé un parc verdoyant mais désert, ils avaient finalement atteint un petit square ou se dressaient trois immeubles bas. Les lieux paraissaient plus calmes qu'hier. Plus de musique, plus de voix, davantage de volets fermés. Par une fenêtre passait le murmure d'une télévision. Les deux hommes se placèrent devant le sas du n°3, bien en vue de l'oeil noir de la caméra. « Michelon, Julie, 2e étage » articula soigneusement Cédric. Un doux crépitement électronique lui répondit. L'ordinateur domotique de l'immeuble interrogeait celui de l'appartement concerné.

- Michelon Julie est absente. Nous espérons vous revoir prochainement. Bonne journée.
- Alors ça c'est la meilleure...
- Réessaie.
- …
- Michelon Julie est absente. Nous espérons vous revoir prochainement. Bonne journée.

Un silence.

- Là, ça me fait moins rire, d'un seul coup.
- Essaie les voisins.
- Quels voisins ? Tu connais leur nom ?
- Pfff... Non. Et on ne tente pas de noms au hasard, parce que si c'est pour déclencher les flashbangs, merci. Je te jure, la galère. Pourtant elle m'a dit qu'elle serait chez elle toute la journée, cette conne ! Bon, viens, on va voir s'il y a une autre entrée pour le parking.
- Vas-y, toi. Moi je vais voir s'il y a un gardien ou un voisin qui répond.

Guillaume longea l'immeuble, pour ne trouver que deux portes métalliques de secours, aveugles et sans poignées.

- Il n'y a pas d'autre entrée.
- Sans blague ?
- Bah non, je t'assure.
- Ah, merci monsieur le blaireau. Il n'y a pas d'autre entrée. Tu t'es cru dans les années 2000 ou quoi ? Bien sûr qu'il n'y a pas d'autre entrée. On aura aussi vite fait de tenter de braquer une banque que d'entrer là-dedans. Appelle Julie, après tout, elle est peut-être sortie cinq minutes.
- Je viens d'essayer aussi. Pas de réponse. Et je ne vais pas tenter trop d'appels, je n'ai plus beaucoup de batterie.

Ils s'observèrent quelques secondes. A l'ombre de l'immeuble, le visage de Cédric lui parut plus fatigué que tout à l'heure. Ses yeux lui semblaient aussi plus blancs. Il y avait quelque chose dans son regard qu'il n'arrivait pas à caractériser. Peut-être une colère retenue ou... autre chose.


- Il faut qu'on prenne une décision, là. Je te signale qu'il reste moins d'une heure avant la nuit.
- Ne t'en fais pas pour ça. Au pire, j'ai mon kinédec.
- Bon. Très bien. Tu gardes tout le temps un œil dessus. A part Julie, tu connais quelqu'un dans le coin ?... Moi non plus. Le plus près, c'est chez moi.
- Oh non... Ca veut dire tout se taper en sens inverse !
- Bah oui, mais t'en fais pas trop, déjà avec le coucher du soleil ce sera moins dur.

La perspective d'une nouvelle marche l'épuisait d'avance, mais il était résolu. Il n'y avait pas d'autre choix. Il reviendrait récupérer sa voiture demain. Cette fois, sans Cédric, car il craignait qu'après une nouvelle marche inutile son vieux camarade l'étripe. Celui-ci avait accepté de l'accompagner car il se sentait en partie responsable de son état d'alcoolémie et donc de son accident de la veille. Mais à pied, car il ne possédait plus de véhicule depuis longtemps.

Après une dernière tentative au sas d'entrée, ils firent demi-tour. La marche leur parut effectivement plus facile, car le soleil était désormais masqué par les constructions et la brise s'était levée. Lorsqu'ils atteignirent le terrain de basket, quelqu'un le quittait, faisant le tour de la haie et disparaissant silencieusement. Guillaume pensa à l'un des garçons qu'ils avaient croisés en arrivant, même s'il était tard pour que ce soit eux. Mais pas d'alarme retentissant depuis sa poche, donc pas d'inquiétude.

Un bip discret le fit fouiller dans son blouson. Peut-être était-ce enfin un message de Julie. « Batterie déchargée » lui indiqua l'écran de l'appareil.

- Plus de batterie.
- Hmm ?
- J'ai plus de batterie.
- Ah.

Ils arrivaient au croisement de l'avenue et de l'entrée d'un lotissement lorsque Cédric pensa à quelque chose.
- Ton kinédec, au fait, c'est quel modèle ? Indépendant ou combiné ?
- Non, j'ai pris le combiné. Je préfère avoir tout sur le même appareil. T'as vu, déjà que je perds mes clés, alors comme ça j'ai juste à surveiller mon...

Cédric fit les yeux ronds.
- Non. T'es pas sérieux ? Finis ta phrase. Surveiller ton quoi ?
Guillaume avala sa salive.
- … mon téléphone.

Il le ressortit prestement, pressa un bouton et examina l'écran. Là où s'affichait ordinairement un maillage circulaire, au centre duquel auraient dû se trouver deux points clignotants, montrant que le kinédec, détecteur kinétique et thermique, avait enregistré la présence de Guillaume, Cédric et personne d'autre, ne figurait qu'un écran noir, et la mention « service indisponible ».

Pendant quelques secondes, il eut la tête vide. Puis il dit simplement :

- On est dans la merde.

Son ton était plus que mal assuré. C'était un filet de voix, presque celle d'un petit garçon qui avait prononcé ces mots.

La tête leur tourna légèrement. Autour d'eux, l'espace paraissait s'être métamorphosé. Il semblait plus ouvert – trop ouvert. Les deux amis étaient à pied, seuls et dehors.
Donc exposés.

Les signes de présence humaine, que l'on ignorait habituellement comme on ignorait les poussières qui flottaient dans notre champ de vision, brillaient désormais par leur inexistence. La brise rafraîchissait trop, maintenant. Guillaume sentit un frisson le parcourir. A côté d'eux, le long du trottoir, les platanes les toisaient comme de tristes sentinelles, mornes et inutiles.

Les distances donnaient l'air d'être nettement plus longues. Il évalua mentalement : environ deux cents mètres jusqu'au rond-point. Puis cent mètres en zigzags à travers la zone piétonne. Cinq cents mètres sur la dernière avenue puis sur le pont. Enfin, une bonne centaine de mètres dans la résidence, avant d'atteindre la maison de Cédric.

C'était long. Cela semblait terriblement long. Sa tête était vide et sa bouche sèche. Mais c'était parfaitement faisable. Il suffisait de marcher. Après tout, les rues étaient désertes et il y avait déjà marché des centaines de fois.

Cinquante mètres. Cent mètres. Le rond-point. Aucune voiture, évidemment. Ils le franchirent en coupant à travers. Ils couraient, maintenant.

Ils les rencontrèrent au milieu de la zone piétonne.

Des veilleurs. Tout un groupe. Sans doute tapis dans l'obscurité des boutiques abandonnées, parmi le verre brisé, les cartons humides et les gravats. Ils jaillirent à travers les ouvertures, rapides comme des serpents à l'attaque, silencieux, hormis les petits grognements et marmonnements qui les caractérisaient.

La conscience de Guillaume se segmenta, devenant une série de flashs :

Ses joues où il enfonce les ongles devant ce qu'il voit apparaître, sa propre respiration devenue haletante et assourdissante. Cédric qui détale en courant, ses chaussures qui claquent sur le ciment, ses jambes et ses bras battant comme des pistons. Cédric, encore, traîné sur le sol, le gris de son visage, le gris de plusieurs peaux agglomérées autour de lui. Guillaume lui-même, enfin, hurlant, tenant son ventre de ses deux mains, tentant de colmater l'ouverture, hurlant si fort et se demandant qui est cet homme qui hurle et quelle chose terrible est en train de lui arriver.

Puis plus rien.